Les opéras dans la ville, première partie: le Palais Garnier (version française)

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Un paon au parc de Bagatelle. Photo © Alan Miller 2012.

Un paon au parc de Bagatelle. Photo © Alan Miller 2012.

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Imaginez un paon à l’Opéra de Paris. Après avoir emprunté le Métro de son nid au parc Bagatelle, il passe l’entr’acte en mangeant un canapé de huit euros. Lorsque nous regardons cet oiseau cultivé, ses plumes commencent à se mêler avec l’architecture de Charles Garnier. Le paon est-il la preuve que l’ornement vient de la nature? Certes, il n’est pas un oiseau “moderniste,” ses couleurs ne sont pas aussi nettes, aussi précises que, par exemple, le perroquet roi d’Australie. Son plumage est comme le Palais Garnier, subtil, dépendant des effets de la lumière et son grain, autant que de la couleur. Pour nous dans le monde contemporain, les bâtiments si ornés sont quelquefois difficile à lire. Cette architecture d’autrefois excite les sentiments flous, l’émerveillement plutôt que l’analyse.

Ornament n'est pas un crime à l'Opéra Garnier. Photo © Alan Miller 2012.

L’ornement n’est pas un crime à l’Opéra Garnier. Photo © Alan Miller 2012.

“C’est belle…” est souvent tout ce qu’on puisse dire d’une telle architecture, et c’est parfaitement compréhensible. Nous sommes les prisonniers d’un modernisme très tard dans un monde captivé par les chiffres. L’ornement d’antan nous séduit, mais nous ne pouvons plus le lire de la façon attendue par ses architectes (et surtout dans le cas de l’architecture sacrée). L’ornement excite les sentiments plutôt que les renseignements. Puisqu’ils seraient impossibles à construire aujourd’hui, ces bâtiments sont forcément devenus notre patrimoine, et nous, avec raison, essayons à les protéger.

Souvent le patrimoine signifie les musées, mais il est plus émouvant quand un vieux bâtiment reste utile à travers les siècles. Quoiqu’il y a la tentation de garder cette architecture dans une boite capitonnée, les bâtiments d’une ornementation exquise comme l’Opera Garnier ne sont pas pas forcément délicats. Autant que Garnier ne pouvait pas anticiper la danse contemporain sur la scène de son opéra, les architectes de la gare de St. Pancras à Londres n’ont pas anticipé que leur dessin accueillerait les TGVs saupoudrés de la poussière des champs de betteraves français. Quand même, on ne peut pas imaginer une gare plus convenable ou plus dramatique. Le passage entre la Gare du Nord et St. Pancras est aussi un voyage à travers l’architecture du dix-neuvième siècle.

La cloche sonne. Le paon retrouve sa place. Lorsque nous reprenons la nôtre, nous songeons à l’Opéra de Sydney. L’Opera de Sydney et L’Opéra Garnier furent tout les deux dessinés par les architectes inconnus choisis par un grand concours. Les deux dessins sont légèrement liés aux styles de leurs époques, Paris au baroque éclectique du Second Empire, Sydney à l’expressionnisme des architectes comme Eero Saarinen, qui, selon la légende, a récupéré le dessin d’Utzon des refusés. Si on pouvait remplir les coquilles de l’Opéra de Sydney avec l’intérieur du Garnier on n’aurait pas peut-être le meilleur des opéras ou le style le plus cohérent, mais le résultat frankensteinien ferait assurément un bon paon.

Afin de mieux apprécier l’Opéra Garnier et autres “vieux” bâtiments il faut les considérer dans leur contextes urbains, un critère toujours contemporain. Grâce aux exigences de leurs alentours, Sydney et Garnier sont tout les deux dessinés en ronde-bosse. Ils sont deux des rares théâtres sans arrières façades. (Sydney a aussi une “cinquième” façade au ciel). Ils ont l’air des navires en mer, mais c’est l’Opéra Garnier, loin de l’eau (malgré le “lac” dans son sous-sol), qui est l’île véritable, probablement plus aujourd’hui, grâce aux embouteillages perpétuels, qu’au dix-neuvième. Le Palais Garnier a le privilège rare (et la responsabilité) de se situer dans un quartier dessiné expressément pour l’accueillir. Le quartier de l’Opéra et la longue Avenue de l’Opéra étaient deux des percements les plus ambitieux de Haussmann, mais une tension esthétique et pratique reste entre ce bâtiment exubérant mais rationnel et ses environs guindés.

Percement de l'Avenue de l'Opera, 1870. Photo de Charles Marville.

Percement de l’Avenue de l’Opera, 1870. Photo de Charles Marville.

Le problème, c’est que le quartier était dessiné pour accueillir un opéra, pas l’Opéra de Garnier. Apres un attentat contre Napoleon III en 1858 à l’ancien opéra de la rue Peletier (celui après un autre, réussi, contre le duc de Berri en 1820 à l’opéra de la rue Louvois) la sécurité du souverain était un critère prépondérant. L’avenue de l’Opéra était dessinée pour assurer le passage de l’empereur de sa résidence aux Tuileries. Puisque l’Opéra ne fut pas achevé qu’après la révolution de de 1870-71, ni Napoleon III, ni aucun autre empereur a jamais assisté au nouvel Opéra.

La place de l'Opéra. Photo © Alan Miller 2012.

La place de l’Opéra. Photo © Alan Miller 2012.

Aujourd’hui il n’y a peut-être aucun autre lieu parisien où un tel décalage existe entre la carte de la ville et la ville en elle-même. Sur le papier l’Opéra Garnier semble garnir une place vivante et urbaine, laquelle est en réalité d’une échelle si excessive que les boulevards manquent toute la continuité qui semble leur raison d’être en plan. Comme Times Square à New York, l’Opéra est un lieu de passage plutôt qu’un lieu de réunion (quoique les aménagements récents de Times Square améliorent cette situation). Le carrefour devant le “stoop” du Garnier — un autre rapport avec l’énorme stoop de l’Opéra de Sydney — s’appelle la Place de l’Opéra, mais quel genre de place est-elle? Qu’est qu’on peut faire là-bas? Comme la Place de l’Étoile, il s’agit d’un lieu qui semble spectaculaire en plan mais qui en réalité n’est que de la géométrie.

Ces lieux ont un effet insolite. La place de l’Opéra n’est pas aussi folle que l’Étoile, où douze boulevards convergent vers un symbole plutôt que vers un théâtre ou une gare, mais tous les deux sont lieux où l’on peut traverser six ou sept grands boulevards dans une centaine de mètres. Comme Psychose (1960) de Hitchcock, un film dont tous les scènes existent dans le sillage ou l’anticipation de la célèbre scène de douche, les grands “scènes” urbaines de Paris agissent fortement sur leurs environs. Haussmann allait jusqu’au bout avec ses percements, donc l’Avenue de l’Opéra continue obstinément au Palais Royal. Le Boulevard Haussmann, pas tout droit mais bien ennuyant quand même, persiste jusqu’à l’Étoile sous le pseudonyme de l’Avenue de Friedland. Ces axes peuvent sembler convenable mais pour les piétons — les protagonistes de Paris — le charme de la ville est perdue sur ces lignes droites. Il s’agit de la façon dont on marche dans la ville. Sur les parcours intéressants — soient les quais de la Seine soit la rue du Faubourg Saint Antoine — on peut marcher sans ayant mal aux pieds. Certains trajets foisonnent avec les détails fascinants qui encourage la flânerie.

Les coulisses des coulisses, Opéra Garnier. Photo © Alan Miller 2012.

Les coulisses des coulisses, Opéra Garnier. Photo © Alan Miller 2012.

Le Garnier est une architecture subtile dans un urbanisme brut. Comme le paon, il est merveilleux, possiblement le plus beau bâtiment de Paris, une ville pleine de monuments “paonnois.” L’Opéra n’est pas un gâteau de mariage, il est beau pour son fonctionnalisme aussi, soit un fonctionnalisme bien différent que celui des modernistes. Le Garnier est un bâtiment vigoureux. Pour rester beau l’Opéra de Sydney doit rester immaculé. On ne peut pas laisser les poubelles sur son trottoir sans ruiner l’architecture. Par rapport, le Garnier ressemble à un vieux ours avec les petits oiseaux (mais pas de paons) dans ses poils. Si l’on fait le tour du Palais Garnier, on observe que le bâtiment s’adapte d’une manière pratique aux circonstances quotidiennes de sa contexte et de son usage. Cette “micro-adaptation” est émouvante — l’Opéra n’est point délabré, mais il y a quand même des fientes des pigeons, une fenêtre cassée,des poubelles, une benne, et de la peinture écaillée. Le restaurant est tout à fait contemporain, avec les courbes blanches et le verre ondulatoire, sans diminuant l’architecture de Garnier, ours et paon à la fois. Si le Garnier était le protagoniste du film de Frederik Wiseman, La Danse, il serait un personnage loyal et énergétique chez qui l’on retrouve non seulement les spectacles, mais des activités si diverses que l’apiculture et l’entrainement des pompiers plongeurs.

Poubelles, Opéra Garnier. Photo © Alan Miller 2012.

Poubelles, Opéra Garnier. Photo © Alan Miller 2012.

Le Garnier nous montre que l’architecture comprend plusieurs fonctionnalismes. L’espace universelle, commençante avec le Crystal Palace de Paxton (1851), est aujourd’hui partout dans nos aéroports, les lofts, les bureaux sans cloisons et peut-être même dans le smartphone dans votre poche, capable d’être une calculatrice ou un casino. Quoique ces espaces sont quelquefois spectaculaires en théorie, ils manquent leur charme en usage. L’histoire a changé comme un drame autour du Garnier. Quoique Napoleon III n’a jamais monté sa rampe privée, l’Opéra devenait un souvenir d’un régime détesté. S’il était une fois que le Garnier était, dans les mots de Théophile Gautier, “la cathédrale mondaine de la civilisation,” c’est actuellement autant démocratisé qu’un Opéra peut-être. On peut assister au ballet ou à l’opéra pour le prix d’une place au cinema (mission impossible à Sydney!).*

Quoique l’ornement de l’Opéra est bien luxueux, il faut se souvenir que le Garnier a remporté le concours grâce à un plan, selon les jurés, “remarquable de simplicité, de clarté, de logique, de grandeur et pour ses dispositions extérieures qui accusaient le plan en trois parties distinctes, les foyers publiques, la salle et la scène.” Ça rappelle “la forme suit la fonction” mais c’est à l’intérieur que l’on peut comprendre la différence entre la démarche de Garnier et celle des modernistes. Sa grande superficie excédante est évident en plan ou surtout dans la magnifique maquette au Musée d’Orsay. Grâce à cette architecture ample, le contraste est fort entre l’intérieur paisible du Garnier est les rues du quartier. L’architecture excite l’émerveillement. Les espaces, chacun unique, se déroulent comme une histoire, les petits couloirs mystérieux devant les loges autant surprenants que le grand escalier. Ses salles sont inoubliables mais leurs fonctions restent indéterminées. Abondantes, ils deviennent les nids des paons.

*Un petit truc pour nos lecteurs: on peut acheter une place au dernier rang des loges en “Catégorie 5” à partir de 12 euros. Ils sont de visibilité réduite mais si l’on se tient debout on peut voir très bien, probablement mieux que les places de “Catégorie 3” du deuxième rang des loges. Comme les immeubles parisiens où les riches demeuraient aux premières étages et les plus pauvres aux derniers, les loges du Garnier accueillent tous — une loge peut comprendre des places de 12 au 92 euros!

About Alan Miller

Alan Miller is a graduate of the Sydney University Faculty of Architecture and the Tisch School of the Arts at New York University. A fanatical cyclist, he is a former Sydney Singlespeed Champion. He reports on cycling, film, architecture, politics, photography and various mixtures of the above.